Game of ropes
Un toit abrite toujours certains fantômes, dans lesquels nous infusons.
Habiter, hanter : il y a un air de famille.
Il y a les fantômes à proprement parler, et la manière dont nous nous hantons aussi nous-même dans le lieu que nous habitons.
Les premiers nous appartiennent moins qu’à notre famille. Ceux de notre sang, attachés là par des raisons qui leur appartiennent – les non-nés qui voulaient vivre, les trépassés qui ne savent pas qu’ils sont morts. Ces fantômes cherchent tous à dire, exprimer ce qui doit exister, être reconnus. Ils s’attachent aux vivants en dessinant, à la faveur de loyautés souterraines, un contre-arbre généalogique sur l’envers des photos de famille.
Hantés, on éprouve leurs sentiments, qui ne nous appartiennent pas. Ils se servent de notre chair pour sentir et ressentir, mais ils ont leurs propres désirs et leurs propres peurs, lambeaux aliénés et illisibles.

Habiter sa maison, c’est aussi se hanter soi-même, ce qui arrive quand on vit durablement au même endroit : le cyanotype de notre existence s’y imprime. Fantômes, nos anciennes peaux et les résidus d’émotions violentes, fantômes encore nos masques remisés et les déguisements de nos rôles au fond des penderies du temps.

Au grenier, ce que nous ne sommes plus, mais qu’on ne peut jeter. Ce qu’on veut transmettre et qui encombre, destiné à être redécouvert, hypothétiquement aimé à nouveau. Notre enfance principalement : livres chéris maltraités, peluches trouées – rembourrage famélique, caisses de légo collants et crasseux de goûters depuis longtemps mangés. Des journaux intimes, des souvenirs de sorties scolaires et de vacances – car on imprimait les photos de nos appareils jetables. Dans l’obscurité immobile du grenier, dans le ventre des cartons, gît le purgatoire de ce que nous avons cessé d’aimer.
Peut-être quelque petit garçon ou quelque petite fille viendront-ils un jour, qui aimeront ces reliques comme nous les avons aimées : dans cette espérance, notre enfance fantôme patiente au grenier de la maison de famille.
Ce désir de transmission est sans espoir. Les enfants n’aiment pas nos vieilleries, et les trouvent vaguement répugnantes. Leur intérêt poli, un peu factice, est ce qu’on peut espérer de mieux.
Parfois les parents gardent les fantômes de leurs enfants devenus grands, sous la forme de dessins décolorés et cassants, de travaux de maternelle ou d’artisanat puéril. Par loyauté envers l’enfant qu’ils ont aimé, ils conservent pieusement, peut-être dans le projet de montrer un jour à l’adulte devenu ce témoignage d’une enfance aimée.
Dans les limbes de la transmission vivent les fantômes, attachés à leurs reliquaires, comme un jeu de oui-ja domestique.
Les fantômes exigent de nous loyauté et engagement : leur souvenir doit être conservé et transmis. Cette transsubstantiation, du souvenir qui s’efface à la mémoire qu’on entretient, leur donne existence et un certain pouvoir.
Le récit est ce qui conserve le plus objectivement, mais convient mal aux fantômes, qui stagnent dans l’obscurité des non-dits. La lumière des mots embaume les souvenirs en momies légères et desséchées, vides comme les mues des cigales qu’on trouve parfois l’été.

Les objets, dans leur mutisme et leur étrangeté, font des reliques puissantes. Le mystère de leur origine et celui de leur sens, la puissance animiste qui les a jadis menés aussi près du vivant que des choses peuvent l’être, leur vulnérabilité poignante et levinassienne, qui en appelle à notre protection quand nous sommes d’abord ceux qui pourraient les jeter : la rencontre d’un objet hanté frappe au coeur, fort et sans mot dire.
Les histoires vivent haut dans la tête, dans les meilleurs salons de notre capitale dans les fauteuils desquels elles se fossilisent à mesure qu’on les répète, perdant toute chair et faisant du cuir.
Les objets hantés, eux, touchent notre sensibilité. Leur vulnérabilité ordalique s’en remet à nous, qui décidons. Ils existent moins qu’il ne persistent, comme suppliant l’ordre des choses de les épargner.
J’ai tendance à être assez dure avec les reliques. Je les considère, puis j’ouvre un sac poubelle. Je ne crois pas qu’il faille chercher à vaincre l’anéantissement, comme elles le veulent. J’aime mieux apprendre à laisser la place et soigner le désir de durer. Idéalement, j’aimerais me consumer “comme un bon feu de joie, sans laisser aucune trace”, comme le dit Shunryu Suzuki.

Les loyautés sont des liens comme les autres. On peut faire sa vie à l’intérieur d’un nœud de serpents ou pratiquer un shibari spirite, corps, cœur, esprit, jouant à nouer et à dénouer, avec cruauté et innocence, sagesse et désinvolture.
L’esprit antiquaire dont parlait Nietzsche, pénétré de sa mission sacerdotale, révère les liens parce qu’ils sont liens : chaque jour un peu plus anciens mais chaque jour entretenus et cirés par ces réactions, gestes et peurs qui ne nous appartiennent pas mais auxquels nous faisons l’hospitalité de notre vie.
J’aime mieux jouer avec les cordes, que les prendre au sérieux : parfois il me plait qu’elles me meurtrissent un peu et de m’en remettre à leur école, souvent il me plait de jouer le rôle qu’elles composent pour moi. Mais il y a surtout ce shibari inversé et lumineux, qui jouit de dénouer et de libérer délicatement chaque membre, chaque geste, chaque pensée. Il faut pour cela le tact de l’ornithologue dégageant un oiseau, la conscience de la fragilité de ce qui palpite sous nos doigts, et du danger qu’il y a à libérer ce qui se débat, affolé par la pensée de la mort.
Plus on noue, plus on fige, comme on tente d’échapper au devenir qui emporte tout. On peut multiplier les liens, ne jamais rien jeter ou dépasser, conserver et accumuler, se charger de toutes nos vies et devenir le conservateur de celles des autres, parents, grands-parents, enfants : ce musée n’aura pas de visiteurs, et il faut espérer que nous n’aurons personne à qui le transmettre, car il n’est pas juste d’alourdir ceux qui viennent après et de léguer nos fantômes en héritage.
Les hommes vivent dans ces toiles d’araignées, pourtant, qui sont un berceau pour les histoires qu’ils se racontent. Nous faisons nos vies sur ces navires fantômes au statut ontologique incertain, mythologies familiales concaténées, de plus en plus illisibles et spectrales à mesure que le temps passe et qui, comme le Hollandais Volant, apparaissent de préférence par gros temps.

Ce n’est pas qu’il ne faille rien transmettre, mais je ne veux jamais cultiver l’illusion que l’on peut vaincre le devenir, ni la conviction que notre honneur et notre devoir commandent d’une même voix de lui résister, par la conservation de reliques ou par cette forme psychologique de l’attachement qu’on appelle loyauté – qu’elle nous concerne individuellement ou a fortiori de manière transgénérationnelle.
Les spectres doivent être libérés et rendus au fleuve héraclitéen.
Il faudrait transmettre ce qui allège : le goût de la liberté, l’amour difficile du devenir, l’art de la légèreté. Il faudrait enseigner le droit de renier ce qui a été important, éduquer à repérer et à dénouer les loyautés et les promesses périmées.
Pour cela il faut écouter les fantômes, en particulier ceux qui tressent les cordes les plus serrées : car la liberté croît sur le fumier de l’aliénation, car les plantes qui soignent poussent près de celles qui intoxiquent. Nés des caves de nos refoulements et des combles ancestraux, les fantômes hantent les lieux les plus sombres de notre personnalité, où nous sommes en souffrance et perméables. Leur présence nous renseigne sur ce qui est blessé en nous, que nous pouvons soigner.
Il faut visiter les greniers et les combles, parfois se rendre à la cave. Il faut y rencontrer les fantômes, leur apprendre qu’ils sont morts et que cela n’est pas triste car ils ont existé un jour. Il faut rencontrer les monstres parfois, qui perdent leurs dents et cassent leurs griffes dès qu’on les éclaire avec les mots exacts d’un récit plus juste que celui qu’on utilisait jusque-là. Ces monstres naissent de l’innocence abusée et leur peau a la viscosité de la culpabilité. On les soigne en dissipant le parfum de salpêtre qu’ils respirent par quelque courant d’air nouveau, et en structurant leur informité par de nouveaux éclairages. Ils ne peuvent être tués, mais ils resteront à la cave, inoffensifs et apprivoisés.

Mieux que nous, les enfants savent la vérité sur les greniers et sur les caves : ce sont des espaces de jeu. Au grenier, les jeux poussiéreux, qui enseignent le temps qui passe, l’attachement et l’étrange demi-vie du souvenir humain. A la cave les jeux réellement dangereux, qui nous confrontent à cette monstruosité et à cette terreur qui rampent très bas en-deça des mots.
Il faut jouer dans les greniers et dans les caves, pour ôter son pouvoir à l’indicible. Une exploration trop sérieuse reconduirait, légitimerait et consacrerait les liens : la fermentation que produit sur nos pensées le discours psychanalytique par exemple, semble produire une ivresse herméneutique dangereuse.
L’irrévérence silencieuse du jeu des cordes me semble plus appropriée.

Très beau texte, tellement juste et puissant. Merci
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