Même si j’ai adoré écrire un livre il y a maintenant quelques années (il va fêter son deuxième anniversaire ce mois de juin !) j’apprécie beaucoup la manière dont le format blog permet à l’écriture d’être pétrie au levain de la vie ordinaire. Écrire un livre, c’était réserver à l’écriture une grande bulle en dehors du quotidien, les mardi puis les jeudi matins ; mais écrire ce blog, c’est inviter l’écriture partout et tout le temps, et révéler les minuscules choses pétillantes du quotidien, pour filer la métaphore…
La vie est un champagne, comme ne le renierait pas ma chère Amélie Nothomb !

Le moment de l’allaitement est une de ces bulles, qui rythme depuis trois mois mes journées et mes nuits. Une respiration, toutes les deux, trois ou quatre heures, dans la rhapsodie de notre duo. Parfois un dernier recours, parce que l’allaitement est une panacée..
Je ne me suis pas posé la question pour aucun de mes deux enfants : il n’a jamais été question de biberon – initialement en tous cas. Je veux vivre ma vie de mammifère, que mon corps s’éveille à ses fonctions et accomplisse son mystère, pouvoir le sentir, le souffrir et l’aimer.
Ce genre de raison explique sûrement que tant de femmes aujourd’hui, alors même que l’accouchement sous péridurale est possible, rêvent tout de même d’accouchement naturel : la modernité nous a délivrées de notre animalité, mais nous sommes quelques unes à nous obstiner dans une certaine nostalgie…
Maintenant que la pilule existe et que l’anesthésie péridurale est possible, l’enfantement et sa douleur ne sont plus d’inévitables châtiments divins mais des choix, qu’on peut mûrir et embrasser. Incompréhensible, pour beaucoup – hommes et femmes.
Nous sommes les enfants ingrates de la modernité, disent les médecins qui ne comprennent pas pourquoi on refuserait le progrès, sinon par bêtise judeo-chrétienne.
Il faut plutôt nous voir animales et libres, nous voir héritières, surtout, de ce savoir maïeutique expérimenté et transmis depuis la nuit des temps et que nous voulons revendiquer, quand bien même d’obligeants médecins pourraient nous en décharger, quand bien même l’époque nous en délivre.
Nous pouvons maintenant vouloir la douleur plutôt que l’anesthésie ! Nous pouvons chercher à reconquérir cette épiphanie de la puissance et de la vulnérabilité féminine, que la médecine a reléguée au rang des obscurantismes dont elle se charge avec une bienveillance toute colonialiste de nous délivrer. Cette douleur est une expérience initiatique, un guide et une puissance qui s’enroule au centre de notre ventre, une menace vitale aussi, et pas seulement un inconvénient à faire taire.

La grossesse, l’accouchement et leur prolongement dans l’allaitement font de nous des mammifères. On oublie si facilement notre animalité, et ces moments sont précieux, qui nous y plongent entièrement.
Celles qui ne veulent pas du tout allaiter, souvent, seraient gênées d’être transformées en “ vaches à lait”. Le biberon leur permet de maintenir à distance toute animalité, de réserver leur poitrine à la séduction et de retrouver la liberté d’aller et venir.
Je trouve frappant de considérer combien les diverses partitions de l’animalité en nous ne sont pas traitées à la même enseigne. Il est bien vu de savoir s’abandonner à une certaine bestialité et de laisser parler les corps pendant le sexe, mais on se demande bien pourquoi les femmes voudraient souffrir et accoucher sans anesthésie. Enfin l’allaitement au sein est célébré ( il me semble : les gens ont toujours aux lèvres un sourire de satisfaction quand je leur confirme que oui, “je le nourris”) pour peu qu’il ne dure pas trop longtemps (et pourvu qu’il se cache), en raison de la proximité inavouable entre allaitement et sexualité, de l’héritage freudien et sans doute aussi de la peur d’un efféminement des garçons qu’on maternerait trop longtemps. Il faut que se distancient aussi vite que possible les corps de la mère et de l’enfant, dormir séparément, mettre à la crèche un enfant capable d’autonomie, retourner travailler et remettre des dessous sexy. Il faut effacer aussi vite que possible le mammifère et redevenir une femme.
Faire l’amour, accoucher, allaiter, trois moments de la sexualité. Trois moment de la femelle, qui se continuent l’un dans l’autre. Trois expériences du corps et de l’amour, d’une vie animale que l’humanité peut enrichir et développer jusqu’à la mystique. L’humanité est là, non dans un reniement de l’animal que je suis, mais dans son expression la plus consciente.
Personne ne s’étonne que le sexe ne se réduise pas chez l’humain à la mécanique du coït, mais se raffine dans une variété créatrice et ludique de pratiques et d’expression. On ne peut réduire ni le sexe au coït, ni l’accouchement à une section du cordon ombilical, ni l’allaitement à la nutrition. Ils sont tout cela, mais pour nous autres mammifères, c’est ce qui les dépasse en les englobant qui importe. Pour la femelle qui dispose le mieux de la conscience et de la liberté, pour la femme donc, ce qui importe dans ces trois expériences sexuelles, c’est le champ laissé libre à l’expression du corps, de ses puissances et de son mystère, à l’amour surtout, qui se dévoile ici plus nu que nulle part ailleurs, creuset alchimique du corps et du cœur.

Allaiter fait mal, au début. Il faut une certaine obstination. Pourquoi souffrir quand on pourrait faire autrement ? Pourquoi s’aliéner quand on pourrait déléguer au père ou à qui est là, et partager cette tâche de l’alimentation ?
Parce que la souffrance n’a pas vraiment d’importance, eu égard à ce dont il s’agit, étant seulement le corps qui se fait, la fonction qui se déverrouille. Parce qu’elle est bientôt remplacée par une poésie des corps, des gestes et des positions, des sensations, des regards et des baisers.
Il y a un peu de tout cela avec le biberon, mais il y a aussi un objet tiers, et puis ce sont les mesures qui me gênent : celles du lait en poudre, du temps de chauffe, de la fréquence des prises, des quantités bues, du temps avant que le lait abandonné devienne impropre à la consommation… Il y a le matériel et son lavage, les stocks à maintenir, les mesures de lait à compter dans les tupperwares avant de sortir. Plus grave, il y a les nuits interrompues par la lumière de la cuisine et le bip du chauffe biberon quand il n’y aurait besoin de s’éveiller que pour mettre l’enfant au sein et se rendormir d’un même cœur.
Alors je suis mammifère quelques mois encore, sous le baiser vorace de cette petite bouche pour laquelle le lait est la chose la plus sérieuse au monde. Je cueille les sourires sans adresse quand elle finit par lâcher prise. Je joue avec ces petites mains qui apprennent à toucher, j’embrasse ce minuscule nez fouisseur et plonge dans le bleu ardoise de ces regards amoureux qui me dévisagent par en-dessous.
