Les asanas sombres

Une réflexion désagréable se présentait, il y a quelques jours encore, née de la confrontation de mon dernier texte (sur le sommeil, où j’explorais les délices paisibles de l’abandon) et de celui de Marie Darrieussecq au sujet de l’insomnie (Pas dormir). 

Elle insinuait : la matière de mes textes, que mes doigts trouvent et modèlent, cette étoffe du quotidien que j’aime travailler, cela même que je m’efforce de vivre mieux, d’analyser au scalpel philosophique et d’ouvrir à toutes les courants d’air de la grâce… Est-elle autre chose que l’ensemble de mes privilèges ? 

Mes textes sont-ils autre chose que l’invitation benoîte à jouir aussi de ces privilèges que je présuppose chez tous, ignorant l’indécence de ma démarche ? Pourraient-ils relever d’une innocence révoltante,  présentant pour accessibles des grâces existentielles et spirituelles qui, précisément, relevant de la grâce, échappent au mérite, à la volonté ou au travail intellectuel ? 

Que valent mes analyses sur le sommeil, pour celui qui ne dort pas ? Quant aux sujets qui m’occupent ces derniers temps : que disent mon yoga maternel, ou cet autre texte sur l’allaitement, à celles ou ceux  qui souffrent de dépression post-partum, de burn-out parental ou de ne pouvoir allaiter ? 

Je me sentais Marie-Antoinette, écrivant la douceur de la brioche. 
Mais la vie, toujours, rectifie, corrige et redresse les erreurs. 

J’aime lire les choses ainsi : l’erreur consiste à figer et le yoga à domestiquer le mouvement. 

Appliqué à la toute petite enfance, se rappeler : “ c’est une phase”. 

Définirait-on mieux la phase comme “ce qui dure”, ou bien “ ce qui ne dure pas” ? On sait que ça ne durera pas, mais la phase est ce qui, maintenant, dure. 

Les phases sont difficiles à prendre, comme les nouvelles postures en yoga. 

C’est pourtant ce que je préfère, en cours : découvrir une nouvelle posture. Apprécier mentalement l’effet qu’elle aura sur soi, visualiser les étirements, les équilibres, se lancer et découvrir soi-même “ce que peut le corps” : passer des hypothèses de la visualisation à l’expérience de la jubilation. De nouvelles douleurs apparaissent, qu’on n’attendait pas et dont on ne soupçonnait pas la saveur. Des épreuves ineffables, sans hostilité, questionnent des muscles habituellement muets et effacés, des torsions libératrices éveillent ou concentrent les organes et les articulations un peu bourgeoisement établis.

Les premières heures d’une nouvelle phase ne sont travaillées d’aucune réflexivité, éclairées d’aucune anticipation, fût-elle approximative : on subit. Comme le temps passe et que les choses se répètent, on commence à apprendre et on s’applique à perfectionner l’accueil de ce qui est là. Douleurs, déséquilibres, résistances et rigidités : on détend tout ce qu’on peut et on verrouille les bandhas qui permettront de tenir.  

Les enjeux existentiels sont toujours un peu les mêmes, ce pourquoi la pratique du yoga fait tache d’huile et s’étend du cours à la vie, de l’asana à la phase, du corps à l’esprit. Il y a souffrance quand il y a hostilité : si ce qui arrive est refusé et traité comme un fait ennemi. De là, l’attitude résolue, volontaire et au fond martiale. De là les batailles, l’exacerbation de la souffrance, la radicalisation mentale, l’épuisement énergétique propre à la guerre, sans parler de la nuit spirituelle qui tombe. 

La phase est un nouvel asana proposé par la vie. L’arrivée d’un bébé est une mine à ce titre, qui me permet de comprendre, peut-être, l’ambivalence maternelle. L’amour du bébé relève-t-il d’un syndrome de Stockholm comploté par l’évolution naturelle, l’entremise des hormones et la pression sociale ? C’est ce que je pense quand Mars se lève, quand je me demande bien ce que je cherchais, quand je soupçonne l’origine de mes motivations et regrette l’abondance de mon temps, l’ennui, la possibilité de lire, d’écrire, d’être simplement assise et tout le reste – les voyages surtout. 

Peut-être voulais-je seulement essayer de nouveaux asanas, comme il arrive quand ceux qu’on pratique sont devenus confortables et insensibles. On perd le yoga quand notre pratique est devenue confortable, non seulement quand elle est une guerre. J’imagine que je voulais vivre plus

La phase oblige à l’inconfort et force à la passivité – dans les premiers temps, il n’y a qu’à endurer. Bientôt des clés apparaîtront, à condition qu’on sache observer et enquêter en scientifique, distinguant les conséquences et les corrélations, les hypothèses et les interprétations. Les théories, idéalement, seront souples et patientes comme nos gestes seront tendres

Parfois ça ne marche pas et c’est la Nuit obscure. Peut-être reconnaît-on à cela les phases importantes, qui transforment. Je perds la foi. Je me tends et je force, je ravale, je feins et je ne trompe pas grand monde. Mes gestes mentent et le temps aussi, qui dit “ toujours” et “jamais plus”.

La posture peut sembler réussie, mais elle n’est pas juste. Ces impostures aussi font tache d’huile et je ne suis plus si sûre que la vérité ait jamais habité mon corps ni mon cœur.

Dans la nuit obscure, les instincts n’ont plus cours et tout est guerre intestine. Le monde durcit, les heures ne passent qu’avec hostilité. Je ne sais plus comment lâcher ni à qui me rendre. Les asanas tordus de ces nuits sans lune sont bien les miens : j’y reconnais chaque douleur, où danse le triste cortège macabre des sorcières, des fantômes et de tous les squelettes de placard que je croyais pouvoir semer.  

Il y a des signes. Je ne cuisine pas : je mange. Simplement mais sans imagination. Je range trop. J’aimerais m’appartenir et je dois me forcer  au partage. Je pense à ce que j’aimerais faire à la place de ce que je fais. Je me lève en pensant que le soir est loin, et je me couche comme l’avare aime sa cassette. Plus tôt tombe la nuit, mieux c’est.

Le chemin qui perce les ténèbres, je le connais. C’est la peau. Sa tiédeur, sa douceur, son odeur. C’est là qu’on soigne l’existence, des lèvres et du bout des doigts. Encore faut-il que le tact soit sincère. Si c’est le cas, les roses naissent bientôt dans le désert.

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