« Une chambre à soi »

Le titre de l’essai de Virginia Woolf est simple et d’une puissance à engendrer des mondes. L’image, surabondante comme une idéologie qui germe, fait éclore fantasmes et revendications, nourrit l’espoir, encourage la pugnacité, dessine même une humanité rêvée ! Il me semble possible qu’une image si vigoureuse soit d’ascendance poético-daïmonique et que Virginia ait joui du genre de faveur surnaturelle dont était gratifié Socrate.

Que faire chez soi, que faire de cette chambre ? L’image suscite désirs, visions et ambitions. 
J’aimerais m’y tenir soustraite aux regards et aux responsabilités. 
Me divertir de l’action par l’ennui, de la productivité par l’oisiveté.
Y demeurer en repos et y créer. 
Y libérer mon plaisir, ma paresse et mon ambition.
Travailler, apprendre et pratiquer.

“Une chambre à soi” : l’expression réveille en moi des appétits d’adolescente quittant la maison de ses parents, le désir de m’approprier un espace pour y mettre en scène ce qui fait, secrètement ou non, réagir mon épiderme. J’y mettrais des livres amis et une ou deux reproductions encadrées, quelques sérigraphies sans pourquoi d’artistes méconnus et bien sûr, de quoi écouter de la musique. Un lit, avec une couette déraisonnablement chaude. Un fauteuil et une table de travail. Une étagère pour la bouilloire, la théière, les tasses et les boîtes à thé. Un zafu sur un zafuton, un tapis de yoga, un autel tellement discret que je serais seule à pouvoir le voir.  Aucune surface ne serait encombrée de bibelot, mais quelques compagnes végétales pourront s’offrir avec moi au fil du jour à la caresse du soleil et s’endormir sur elles-mêmes le soir. 

Une chambre à soi, c’est le plaisir d’explorer ce qu’on est et comme on change. C’est la promesse exprimée en m² qu’on pourra s’adonner impunément au caprice du jour. Dormir, lire des bêtises ou travailler à notre grand œuvre. S’asseoir sur un zafu et dilapider notre temps. 

Congédier la morale en tous cas, le panoptique social. Dans sa chambre on a le droit d’être soi-même ; dehors on en a le devoir : il y a moins lieu de veiller à sa sincérité dans sa chambre, même s’il faut rester sur ses gardes. 

La chambre est un laboratoire de notre vulnérabilité, où l’on peut expérimenter en sécurité et s’autoriser certaines expériences ou pensées dangereuses : incendiaires, tectoniques.

Une chambre à soi, c’est le lieu le plus sûr du monde. 

C’est pour cette raison le lieu le plus dangereux aussi. L’air qu’on y respire n’est brassé par aucune autre poitrine et nul regard ne relativise le mien : de même les pensées. Aucun garde-fou n’empêche le délire de s’étendre, l’introspection de s’abîmer comme Alice tombe dans le terrier. Possiblement, on y est soi, jusqu’au solipsisme.

Quand j’étais adolescente, j’ai vécu dans ma chambre pendant trois ans. Je n’allais pas au lycée mais je travaillais à mon bureau, avec un sérieux suffisant. La plupart du temps je lisais. La solitude m’était un soulagement, mais l’introspection qui a poussé sur cette terre était une forêt de ronces – l’image qui se présente comme j’écris ce texte est celle du château de la Belle au Bois dormant, impénétrable comme un songe au milieu d’un océan sombre de lianes serpentines et d’épines acérées. L’ensemble de cette période paraît en effet un rêve, une suspension hors du temps commun, pendant laquelle je n’ai entendu personne de ceux qui me parlaient.

A l’abri dans ma chambre, l’introspection, bientôt débridée au stylo noir dans des carnets, se faisait toujours plus sombre, romantique et complaisante. Seule dans ma chambre, il n’y avait personne pour m’empêcher de passer le garde-fou et aucune Ariane n’a su me trouver – faute sans doute de pouvoir même s’imaginer le lieu où je me trouvais. Je jouais à la vie et à la mort, à la grandeur et au désespoir, je manipulais les poisons de l’âme en savant fou, je délirais de passion et de désespoir, j’empêchais de se refermer les plaies que je faisais moi-même. Pour cette raison, je ne conseillerai à personne de tenir un journal intime. Un jour, des années plus tard, j’ai jeté aux ordures ce horcrux. 

Je me méfie maintenant, du genre de sécurité que garantit la solitude, du plaisir capiteux qu’elle exhale. A l’abri des autres : c’est là que délirent les ronces et que la spirale ombilique se fait trou noir. 

Une chambre à soi est donc un autre de ces pharmakon, remède ou poison selon l’expertise de celui qui administre et l’étoffe de celui qui y est exposé.

Je conserve à ce sujet les leçons de Pascal, de Thoreau et de Proust. 

De Pascal la mise au jour de la nature alchimique de l’expérience qu’on fait en demeurant en repos dans une chambre. Chacun y est révélé selon la matière spirituelle qui le constitue : intoxiqué par la bile désespérée qu’on sécrète, hébété par le sevrage du divertissement ou trempé au feu mystique. 

De Thoreau, que la solitude est une expérience et pas un fanatisme : à Walden il y avait trois chaises : “ une pour la solitude, deux pour l’amitié, trois pour la société”. L’expérience dura un peu plus de deux ans. 

De Proust que ma chambre est l’expression chimiquement pure de ma sensibilité, l’envers visible de l’intérieur invisible. Que changer de chambre c’est abandonner derrière soi un univers, mourir un peu à chaque fois et que c’est cela, vieillir. 

J’écris ce texte au moment où deux évènements se télescopent : la vente de la maison de mon enfance à Combourg, où vivaient encore mes parents et où je passais l’été, et la réorganisation interne de mon appartement pour faire une place au Petit Monde qui nous a rejoint ce printemps

Notre nouvelle chambre est plus petite, mais j’en aime la vue. 

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