Sommeil, mode d’emploi
Le sommeil est mal aimé, lui aussi. La condamnation de l’oisiveté ne pouvait que s’étendre et le voilà cerné : par le mépris sarkozyste de la “France qui se lève tôt”, celui du noctambule qui croit devoir choisir entre vivre et dormir, par les lèvres pincées de l’entreprise, qui ne consent qu’aux power nap pour les plus post-modernes d’entre elles.
Il faut apprendre à dormir : c’est une des premières leçons que les bébés enseignent à leurs parents, avec toute la cruauté de leur âge insoucieux. Il ne suffit pas que le besoin soit impérieux, ni même plus tard que la volonté s’y détermine ; le sommeil se fait même d’autant plus prier qu’on exige qu’il nous prenne. Il faut apprendre l’endormissement, à lâcher plutôt qu’à prendre, à résorber la volonté et à s’offrir au ravissement, une fois par jour au moins.

Certains n’apprennent jamais la leçon, livrent bataille chaque nuit, tiennent le fort et veillent comme leur honneur en dépend. La défaite serait de se rendre avant d’y être contraint et il s’agit de s’assurer qu’on ne se couche pas autrement qu’en s’écroulant !
Pour les endurcis de la veille, le sommeil est une perte de temps, la revanche du biologique sur la culture, de la mort sur la vie, du néant sur l’être. Je peux comprendre : quand notre journée nous est volée, laisser sa place au sommeil c’est renoncer à soi.
C’est au creux de l’expir qu’on s’endort. Il y a plusieurs manières d’entrer dans le sommeil, mais comme dans toutes les asana, l’important est de soigner l’entrée dans la posture. On ne peut pas forcer, seulement demander le consentement.
S’endormir, c’est promettre, et recueillir.
On promet de s’abandonner, on recueille les grâces qui sourdent de telles dispositions.

On calme seulement la respiration, cela suffit quand on s’y est habitué. On fait cela en allongeant l’expir et en descendant doucement le lieu de la respiration vers le ventre.
Se détourner de l’activité cérébrale et de la polyphonie baroque des pensées peut être difficile. On oublie souvent que c’est l’activité digestive qu’il convient d’alléger si l’on veut se faciliter la tâche sur ce point.
Bien sûr on peut entrer dans le sommeil en pillard et se contenter de tomber inanimé. On peut le brutaliser, le méconnaître et le mépriser toute sa vie, comme on brutalise, méconnaît et méprise si facilement nos fonctions biologiques. On fait cela quand on les considère comme des contretemps, des faiblesses inhérentes au biologique, des servitudes animales que la science soignera un jour, qui sait.
“Pourquoi dormir quand on peut vivre ?” n’est pas une question pertinente, jamais posée que par des demi-habiles. Ce cliché du savoir-vivre présuppose la moindre qualité de l’existence dans le sommeil qu’à l’état de veille. Dormir serait une aliénation biologique, du temps perdu sur une existence déjà comptée. Un gaspillage, un crime contre la brieveté de la vie ! “ On dormira quand on sera mort !”
Voit-on tout ce qu’une conception si utilitaire fait manquer ? On croit faire sagement en ne cédant pas au sommeil, et on renie cette école de la vie.
Il ne s’agit pas de faire d’Oblomov notre saint patron, mais de ne jamais mésestimer notre temps, fut-il rendu insensible.

Le sommeil ne se trouve facilement que si l’on est en paix avec soi-même, ce pourquoi réciproquement, pour être en paix avec soi-même, apprendre à dormir constitue la meilleure des méthode, qui incorpore quotidiennement l’état d’esprit de la paix dont je considère qu’il est à rechercher ultimement.
Si la paix, plus que le bonheur, que le bien ou que le devoir est ce qu’il y a lieu de rechercher et d’étendre, alors le sommeil est une école à ne pas mésestimer. L’abandon et la confiance qu’il suppose imprègneront d’autant plus facilement la veille qu’on aura l’habitude de s’y laisser aller chaque fois qu’on s’endort.
On vit comme on dort, et réciproquement.
Apprendre à dormir c’est apprendre à respirer avec le ventre, ce qui crée dans le corps les conditions d’un esprit paisible. Une fois passées les portes du sommeil, quand notre conscience pèse moins qu’une plume portée par les vents intersidéraux, le temps s’amenuise jusqu’à coïncider avec la durée pure, une forme d’éternité qu’on n’amène jamais à la lumière de la veille et qui constitue l’ultime ressource.
La respiration est la porte d’entrée commune de toutes les spiritualités, et c’est ainsi que le sommeil est un rituel véritablement universel.
L’expir est la religion d’avant les religions, c’est le Zen.

Je dors aussi bien qu’une maman dont le bébé de 7 mois “ne fait toujours pas ses nuits, non.” Mes nuits sont hachées par les levers contre-nature et toujours un peu de tétées. Pourtant je suis en forme, mes traits, à l’image de mes nuits, sont seulement étrangement floutés…
J’essaie d’apprendre à dormir à mon bébé, ce qui est paradoxal : je peux l’endormir, mais cela ne fait que reculer l’apprentissage de ce qui importe : qu’il s’endorme par lui-même. L’autonomie du sommeil est le but premier, parce qu’un sommeil de bonne qualité permet le développement harmonieux de l’ensemble des autres capacités, améliore la qualité de la disponibilité et favorise l’humeur gaie et curieuse.
Il faut apprendre, dans son propre corps, à se rendre plutôt qu’à se battre – leçon essentielle s’il en est ! On imagine combien, au contraire, se faire forcer par le sommeil sieste après sieste et nuit après nuit, lutter nerveusement et perdre toujours doit enseigner l’amertume et laisser hagard.
Au fil des endormissements difficiles, j’ai développé cette technique : en cas de pleurs, je commençais par le sidérer en l’installant contre ma gorge pour chanter des Aum aussi graves et doux que possibles ou réciter tout bas le Hannya Shingyo. Puis, allongée au plus près de la peau de mon bébé, souffle et doigts mêlés, je respirais comme je voulais qu’il respire jusqu’à ce que son souffle s’harmonise avec la mien, ce qui est pratiquement irrésistible pour un tout petit, programmé pour imiter autant que pour dormir. Un bâillement profond, répété en miroir, alourdissait bientôt un peu plus son petit corps sur le matelas et il n’y avait qu’à attendre. ( La dernière astuce consiste à utiliser une bouillotte pour réchauffer le lit où il s’agira de le déposer endormi).

Le secret de nous-autres winners c’est la sieste, qui n’est pas une pratique spirituelle mais le seul café efficace que je connaisse.
Ma première règle est de mettre un réveil. Il n’est pas ici question de la sieste dont la viscosité lourde pèsera sur le reste du jour : pour cela il faut s’endormir très vite et très profondément, au lieu de rester au niveau où notre système nerveux nous maintiendra si l’on sait qu’il va falloir se réveiller pour ne pas être en retard.
Mettre un réveil délivre de la responsabilité de veiller, et autorise à sombrer.
La première posture qu’on a prise est la bonne.
Il faudrait que la pièce soit sombre, sans être noire.
Pour le silence, dont j’use comme de la dernière cigarette à l’époque, je continue d’utiliser une béquille : les boules Quiès. La qualité du silence qu’on en obtient rend irréversiblement accro la plupart de ceux qui ont essayé – ceux qui n’ont pas eu peur de tiédir et façonner la cire pour obtenir un bouchon hermétique et confortable qui calfeutre le conduit auditif.
On pousse un grand soupir, et on peut s’enfoncer en quelques minutes, exactement comme dans le Grand Bleu.

Cela s’apprend, il faut pratiquer.
J’ai la chance insolente de faire la sieste tous les midi dans mon lit, malgré une vie professionnelle et familiale bien remplie. C’est sans conteste l’élément le plus authentiquement luxueux de mon quotidien !
D’après mes essais, on peut observer un effet à partir d’une sieste de 3 ou 4 mn, et on atteint “le fond du lac” autour de 7 ou 8 mn. Il suffit d’y rester immobile quelques minutes de plus, et si on est bien entraîné, on remonte à la surface au bout de 15 ou 20m. Généralement je m’éveille moins d’une minute avant la sonnerie. Quelque faculté inconnue veille et garde avec beaucoup de précision le compte du temps qui passe.
Merci pour ce rappel superbement écrit (+1 pour le meme magnifique que je vous vole).
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