Je lis en ce moment, un peu par hasard, le livre que consacre Cynthia Fleury au ressentiment, Ci-Gît l’amer.
Y est retranscrite cette définition qu’en propose Max Scheler :
L’expérience et la rumination d’une certaine réaction affective dirigée contre un autre, qui donnent à ce sentiment de gagner en profondeur et de pénétrer peu à peu au cœur même de la personne, tout en abandonnant le terrain de l’expression et de l’activité. »
Chaque jour offre son lot d’occasions d’identifier cet affect, en particulier peut-être depuis l’émergence d’une certaine culture « woke ». Encore faut-il pour cela le reconnaitre, et moins que la raison, c’est le sens du goût qui permet cela, le ressentiment étant l’expérience d’une certaine amertume, qui s’intensifie à mesure qu’on la remâche.
J’aimerais être cette enfant nietzschéenne, légère et oublieuse, dont l’énergie ne s’intoxique jamais elle-même, mais j’ai trop bien reconnu ce que Cynthia Fleury évoque pour le prétendre.
Je repense donc, en lisant ce livre, à ce texte que je ne comptais pas publier, qui avait été une tentative d’exprimer cette amertume qu’il faut bien appeler ressentiment, une nuit où je manquais de m’y étouffer.
Je ne comptais pas le publier, cela semblait trop intime : ça l’est indubitablement, mais pour intime qu’elle soit, cette expérience doit bien être sentie par de nombreux cœurs, auxquels ce texte s’adresse donc, avec fraternité, tendresse et dans l’espoir que le passage du ressenti à l’intellect puisse susciter quelque prise de conscience libératrice – j’ai le sentiment que c’est le cas pour moi.
Si vous ignorez ce sentiment, goûtez votre légèreté et puissiez-vous apprendre cette chirurgie cardiaque par laquelle on pose un drain salutaire, évitant à celui qu’on aime de s’intoxiquer plus longtemps sans le comprendre. Elle se pratique par une disponibilité bienveillante, qui permet au prisonnier du ressentiment de mûrir le courage de parler à cœur ouvert.
Pour ma part, je publie d’autant plus facilement que les orages auxquels je pensais sont aujourd’hui passés, et je garde espoir d’avoir appris à leur éviter de se former. Le zen devrait aider…
Je ne publie pas la fin du texte, qui exprime en leur faisant face ces pensées dangereuses. Maintenant qu’elles ont été dites, elles sont domestiquées.

Si j’échoue à me rendormir rapidement, alors parfois je suis emportée là où certaines pensées gagnent en densité et se condensent en mots, en phrases ou pire encore : en analyses, en formules, et même en conclusions. En accusations.
La nuit rend vulnérable, qui fait de nous la proie de ce que le jour tient en lisière. Les insomnies dévoilent, comme les réflexes de protection ne sont pas de garde, les pensées dangereusement amères que le jour et l’activité préfèrent ignorer et laissent faisander.
La nuit, on rencontre parfois quelques pensées cadavériques et ma raison à moitié endormie se fait Frankenstein, cousant et créant le monstre muet et pathétique de ce que je ne sais pas dire, quoiqu’il devienne chaque jour plus urgent de le faire.
Ces pensées ne se dissipent jamais, comme je veux le croire, avec le temps qui passe. Elles deviennent plus lourdes et plus sombres, menaçantes comme l’orage, moins justes aussi, puisqu’elles ne bénéficient pas de la lumière du dialogue qui ferait tomber la pression en même temps que la pluie ( le fait est que leur expression ne va jamais sans pleurs). Elles se chargent au contraire d’une énergie indissipée et violente, comme les jours, les semaines et les mois passent sans que je trouve aucune occasion de les dire.
Je suis patiente et endurante, ce qui n’est pas toujours souhaitable.
J’imagine qu’il y a ce deuil à faire, de la bonne occasion. De la conversation qui naturellement s’orienterait sur ces orages qui patientent, leur permettrait de s’exprimer de manière mature, maîtrisée, attentive et juste.
Commencer de but en blanc, après toutes ces ruminations, au beau milieu d’un silence : j’ai l’impression de poser un piège, je m’empêtre dans des maladresses, je ne trouve pas la formulation juste, ma voix est affectée. Le naturel disparaît douloureusement, comme quand je vois qu’on me prend en photo. Je déteste ce que je dis.

Finalement il y a seulement une dispute, une surréaction qui prend le dessus et force les choses, comme une étincelle rencontre une lourde nappe de gaz.
Il est toujours possible, aux premiers stades, de reculer, mais cela demandera un immense travail de dissimulation et de déni, qui achète à un prix psychologique exorbitant une paix fausse et précaire. Parfois, je suis lâche jusqu’à payer.
Pourquoi ces pensées sont-elles si dangereuses qu’indicibles ? Qu’est ce qui les empêche ? Qu’est ce que je risque, de plus terrifiant que le marécage du non-dit ?
Est-ce juste un mode de fonctionnement psychologique déficient qui détermine à préférer absolument tout à l’audace de risquer un conflit ? Un ensemble de confusions tragiquement débiles du dialogue et du conflit, de l’affirmation et de la violence ?
Tant que les choses ne sont pas dites, elles existent moins, elles semblent réversibles, elles ne mettent pas à nu les vulnérabilités, et il m’est plus facile de prendre sur moi que de m’exposer. Ce que j’évite de mon mieux de penser n’existe pas vraiment tant que je ne le dis pas, ne produit aucune conséquence irréversible. Le mutisme est un grand NON, un refus buté, un déni.
C’est toujours plus facile, là, maintenant, de s’écraser.
