Le soin n’est pas exactement une action comme les autres, au milieu des autres, ni d’ailleurs à part des autres. On le décrirait mieux comme forme de l’existence, art de vivre, tonalité harmonique que nous produisons quand nous disposons notre vie d’une certaine manière, quand nous la vivons selon une gamme particulière d’actions, de pratiques, de contemplation, d’émotions. Moins qu’une catégorie particulière d’action, il est une certaine manière de cultiver la vie.
Là où l’action trouve son sens dans l’accomplissement de son but, dans sa fin, à bien y regarder le soin n’a pas vocation à s’épuiser jamais en aucun terme.
Soigner, c’est se lier au monde, prendre sa place dans le tissu métaphysique qu’est la réalité, cultiver l’existence et fondre ensemble, alchimiste, les choses du monde dans l’Athanor de l’interdépendance : le mien et le tien ; l’humain, l’animal, le végétal et le minéral ; le cosmos et la vie, les générations et les individus.
Commençons par le plus difficile : prendre soin de soi.

Le syndrome de la sainte
C’est le plus difficile parce que la morale requiert que l’on s’efface plutôt, et qu’on gagne la reconnaissance par le sacrifice. Plus on montre la négligence en laquelle on se tient, l’abnégation dont on est capable, et mieux on peut espérer être reconnu dans l’abstraction de nos mérites. Les efforts continuels par lesquels on s’applique à s’oublier, et qu’on tient pour la moindre des choses, sont une détestable politesse, par laquelle on est éduqué à céder sa place à la plus petite broutille, et qui rétrograde le souci de soi au dernier rang de nos priorités. On s’occupera de soi quand on aura fini tout le reste. Evidemment, cela n’arrive jamais, et le soin de soi, éternellement repoussé, ne devient jamais le terreau qu’il peut être.
Tous ne cèdent pas à cette injonction sacrificielle il est vrai, qui infuse en premier lieu le lait dont on nourrit le sexe féminin. Ainsi le soin est-il ce qu’on attend des femmes, mais assorti du tabou qui frappe d’obscénité la possibilité de commencer par soi-même. Prendre soin de soi, dans le système des valeurs assignées au féminin, c’est pervertir le sens du soin, pratiquer une forme de masturbation dont le plaisir pris ne paye pas la culpabilité.
Cette morale d’esclave, à laquelle le christianisme n’est pas étranger, est un obstacle majeur au développement de la capacité à prendre soin de soi, à la possibilité d’en faire une valeur, d’y voir le sol sur lequel peuvent germer le reste des vertus et des biens. Il est difficile de rejeter les douceurs sacrificielles, de se détourner des reconnaissances qu’elle permet à celles qui se plient le mieux – rien moins que la sainteté. Elle forme un piège total, un système, un mode de vie.
Ne nous y trompons pas : les hommes ne sont pas épargnés par cette morale d’esclave, qu’ils ne rejettent pas le moins du monde en adoptant la posture des maîtres. Déléguer à d’autres la tâche de prendre soin de soi, ce n’est toujours pas cultiver la capacité de prendre soin de soi, encore moins y reconnaître la racine d’une existence authentique et complète, et peut-être sont-ils encore plus loin de pouvoir le faire, si cette tâche leur apparaît de nature servile et efféminée.
Au moins laisse-t-on aux femmes la possibilité d’expérimenter le soin, même dans la forme mutilée du sacrifice : mais si cela est interdit aux hommes, frappé d’ignominie car dévirilisant, alors c’est une existence si profondément amputée qui leur est laissée, qu’il ne faut pas s’étonner qu’ils reportent ce saccage sur le monde, sur la nature en premier lieu, dont ils se voient “comme maître et possesseurs” ( Descartes).

Prendre soin de soi = s’épiler
Par delà ce système christiano-viriliste, ce qui rend la capacité à prendre soin de soi si difficile à cultiver, est qu’il s’agit, en même temps que le tabou moral qu’on vient de montrer, d’un des mots d’ordre social les plus martelés !
“Prendre soin de soi” est une injonction brutale, putassière comme un néon publicitaire, éminemment instagramable. La contradiction générée frappe d’abrutissement tout en précipitant dans une quête impossible.
Un peu à la manière dont la publicité nous recommande “d’être nous-mêmes”, de “venir comme on est” (subvertissant abominablement la comète grunge des années 90), la société aime nous recommander de “prendre soin de nous”.
C’est une formule de politesse convenue, un topos publicitaire, un lieu-commun philosophique, un filon du développement personnel, et en ces temps pandémiques, une devise planétaire.
Je ne crois pas bien à ce mot d’ordre, qui travestit mal la pression consumériste et les injonctions impossibles qui nourrissent la haine de soi en nous faisant travailler à combler sans relâche la béance qu’elles ouvrent en nous. Puisque prendre soin de soi, c’est ce que je ne fais jamais, occupée que je suis par l’ensemble de mes tâches, déterminée souterrainement à tout faire passer avant moi, alors cet idéal impossible concentre en lui le rêve de plénitude et d’accomplissement qui sert de carburant à la consommation.
“Prendre soin de soi”, ce serait en avoir terminé avec sa to do list, avec ses tâches et ses devoirs, jouir enfin de soi : pour que le système dure, il faut que nous croyons cela possible et que cela n’arrive jamais
En réalité nous ne savons pas en quoi consiste le soin de soi, parce que les modèles proposés consistent en une forme ou une autre de la consommation ou de l’aliénation aux déterminismes du genre.
Souvent, “prendre soin de soi” est le synonyme hypocrite de “s’épiler”. Les plus nanties pourront le faire faire par une esthéticienne : jambes, orteils compris, sexe, bras, visage – et n’oublions pas le SIF, je vous laisse chercher si vous avez la chance d’ignorer cet acronyme.
Cela peut aussi consister à acheter et s’enduire d’une crème coûteuse et parfumée pour remédier aux disgrâces de la nature – rougeurs, rides, séborrhée ou sécheresse engendrées par la multiplication des crèmes qu’on s’applique, capitons graisseux, peau trop blanche, cicatrice de césarienne ou peut-être vergetures.
Parfois, cela signifie s’offrir la couleur qui masquera les cheveux gris et trompera l’âge, permettant de profiter quelques années encore du regard masculin avant la dissolution dans l’invisibilité.
“Prendre soin de soi”, c’est aussi manger healthy, selon le hashtag consacré : peu et vert, (voire liquide et detox).
Et participer à des séances d’abdos-fessiers.
Prendre soin de soi, c’est donc soigner son apparence selon les critères du regard masculin. Travailler à maintenir une apparence juvénile, saine et bronzée, glabre et ferme. Voilà ce qui est proposé comme récompense ultime et bien méritée de nos sacrifices quotidiens, ce qu’on va pouvoir s’offrir enfin – si on réussit à trouver le temps pour cela !

Haine et douceur de l’incarnation
“Prendre soin de soi”… Derrière la grimace consumériste et convenue de la formule, c’est pourtant la quintessence de la sagesse qui se concentre. Derrière la mièvrerie aseptisée, l’idéal pour fille qui sert de repoussoir à la construction des garçons, il y a le soin de soi comme racine de tous les biens, sans la douceur duquel aucune grâce ne peut venir relayer, alléger ou illuminer nos efforts quotidiens.
Le soin est une forme de l’amour, et prendre soin de soi, c’est apprendre à s’aimer. Cela consiste en premier lieu à cesser d’estimer notre valeur selon le regard des autres, et en second lieu à cultiver notre jardin.
Quoiqu’on puisse aussi prendre soin de son esprit ou de son cœur, il me semble que ce mot de soin caractérise en premier lieu le rapport au corps, dans sa vulnérabilité de vivant.
On n’aime pas être ramené au corps, comme si notre dignité se situait ailleurs, comme si la noblesse de l’espèce humaine était dans la transcendance du corps, par laquelle nous atteignons aux seules dimensions qui méritent considération : l’art, la morale, la religion…
On mène contre lui toutes sortes de guerres ascétiques, au nom de la philosophie, de la religion, ou simplement du regard des autres. On fait de la dureté par laquelle on le traite l’origine légitime de toutes sortes de mérites.
On déteste sa paresse, et cela nous empêche de comprendre la vertu de l’oisiveté.
On méprise sa jouissance, et cela tord toutes nos représentations de l’amour et du plaisir.
On hait son égoïsme, par lequel on caricature le souci de soi.
On humilie ses émotions, scandaleux coups d’états menaçant la monarchie de droit divin de la raison.
On fait de la vieillesse une déchéance, de la dépendance une indignité.
Tout ce qui a trait aux fluides, aux entrailles, est dégoûtant.
Le plus grand œuvre du corps, la grossesse ( et l’accouchement, sans oublier le post-partum) est tenu à la lisière de la pensée, parfois comme une évidence de laquelle il n’y a rien à dire, parfois comme un sujet incommodant, jamais comme quoique ce soit d’humain, mais seulement comme un sujet féminin, toujours comme une question marginale.
Quel philosophe a écrit sur ces sujets ? Lequel a donné quelqu’estime à la grossesse ? Lequel a pensé, non pas l’éducation de l’enfant à son humanité, tâche noble et virile s’il en est, mais le soin du nourrisson ?

Le corps est difficile à soigner, car il est plus subversif qu’on le croit de le traiter avec la douceur dont il a besoin pour s’épanouir. Le regard des autres, réel, fantasmé ou simplement intériorisé est à son égard d’une dureté et d’une intransigeance impitoyables.
Le “soin” qui consiste à le conformer, par les heures perdues en séries mécaniques de squats, crunchs et autres splits, dont la répétition – dans des postures souvent incorrectes physiologiquement – use les articulations et prépare jour après jour une vieillesse d’incapacité et de douleur est en réalité une maltraitance.
Prendre soin de soi, c’est respecter son corps par l’habitude d’un exercice physique adapté : idéalement, beaucoup de marche pour l’activité cardiaque et respiratoire, en bord de mer, à la campagne, en forêt, à la montagne : partout où l’espace est inspirant, amical, régénérant. Végétal, liquide, minéral, chacun peut apprendre quel environnement lui convient. Il n’est pas besoin de varier absolument les promenades, il serait même conseillé d’arpenter encore et encore les mêmes chemins, pour mieux profiter du changement des saisons.

Pour aller plus loin dans la découverte du vaisseau-corps et des possibles insoupçonnés de l’incarnation, pour explorer sa nature, ses nécessités et sa liberté, pour comprendre qu’il n’est qu’une autre manière pour l’esprit d’exister, loin d’être son grossier support matériel, pour vivre l’ensemble des connexions spirituelles et matérielles qu’il a pour nature de susciter et de cultiver, il y a le yoga.
Les postures délivrent chacune un enseignement physique et spirituel personnalisé, intemporel et en même temps subtilement adapté à la singularité de la journée, où l’on apprend bientôt à reconnaître le mélange d’humour et de cruauté pédagogique qui caractérise les meilleurs maîtres.
Leur tenue installe dans la présence ; leur enchaînement nous coule dans le flux.
La musculation se développe en profondeur, où la santé s’enracine : dans la contraction du périnée, origine de l’énergie, dans la puissance du transverse où se fonde l’architecture du corps, dans la souplesse du psoas ou se recueillent les fruits du karma. Les articulations se lubrifient, le système lymphatique est stimulé, l’oxygénation atteint les zones les plus négligées.

Un autre aspect fondamental du soin de son corps est l’attention souple et consciente accordée à ce dont nous nous nourrissons. Les principes sont bien connus : éviter les produits industriels et trouver le plaisir de cuisiner, faire de son assiette un lieu où se vivent et se fêtent chaque saison, cuisiner plutôt que de suivre des recettes, exprimer sa créativité, développer son style, explorer des phases, respecter les dégoûts, inventer des traditions.
Il est probable qu’une alimentation non-violente – principalement végétale et bio donc – convient le mieux à la vie spirituelle.
Une dernière piste : considérer la dimension temporelle de l’incarnation. Je ne parle pas ici de ce dont la philosophie traite abondamment (et à juste titre !) : de la brièveté d’une vie gaspillée, de l’être-pour-la-mort ni même de l’incapacité à nous tenir au présent, mais plutôt du rythme chronobiologique dans lequel notre corps évolue.
Prendre soin de soi, c’est apprendre les rythmes, les cycles et les phases. C’est se mettre à l’école du matin et du soir, à celle du passage des saisons et des âges de la vie.
Rien ne nous convient moins qu’une uniformisation abstraite du temps, qu’un séquençage objectif prévu au chronomètre. Il faut apprendre quelles heures sont propices à l’intellect, et quelles autres sont bonnes pour l’activité manuelle ou l’exercice physique, adapter son activité selon le jeûne ou la digestion, selon la luminosité naturelle, selon qu’on s’éveille ou qu’on se prépare au repos. Il faudrait lutter en un mot, contre tout ce qui fait de la temporalité un milieu abstrait et objectif, où chaque minute équivaut à la précédente et chaque heure à la suivante.
Il faudrait développer et cultiver une sensibilité chronobiologique, et dans une société humaniste, on ne danserait que selon notre musique intérieure. On ne remet pas assez en cause l’aliénation à la cadence qui met tout le monde en marche selon la même rythmique martiale, le scandale du travail mesuré et payé selon la pointeuse, l’absurdité de la succession des matières dans l’emploi du temps d’un lycéen.
Il faudrait inscrire l’art de vivre dans la saisonnalité – ce que beaucoup de sociétés ont longtemps fait en réalité, et que l’on s’enorgueillit stupidement d’avoir dépassé grâce aux innovations de la modernité.
