Sisyphe’s Bliss – sur la répétition

Où est la joie d’exister ?
Deux réponses possibles seulement : ailleurs, ou ici.
La première, évidente, illusoire.
La deuxième, souterraine, éternelle.

L’hémorragie existentielle

Le bonheur est toujours ailleurs : quand on aura ce qui nous manque aujourd’hui. Quand on sera en week-end, en vacances, à la retraite. Quand on aura quitté ses parents, terminé ses études, quand on s’offrira ce grand voyage ou ce grand mariage. Quand on pourra cesser de travailler. Quand on aura des enfants, quand ils seront grands et qu’on s’appartiendra enfin à nous-même, à nouveau. Demain, nous pourrons vivre !

Parfois, nous découvrons que c’était hier que nous vivions, dans la lumière de l’enfance, l’intensité de l’adolescence, l’essoreuse de la puériculture ou l’ascension d’une carrière professionnelle. 

Hier, demain, c’est la même chose : ce n’est pas maintenant.

La vraie vie semble toujours ailleurs. Dans le supplice de Tantale des fictions colorées, saturées de drames, gonflées d’une intensité existentielle qui nous fait défaut. Dans les romans, au cinéma, dans les séries. Dans les drames et les effusions, les émotions violentes et les expériences radicales. Jamais dans le tranchant du couteau qui détaille le brocoli, dans le parfum domestique de la lessive qu’on sort du tambour ou le trajet de la boulangerie à la maison.

Ainsi, nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.” 

Ici et maintenant.
Que manque-t-il ? 
(Rien, jamais.)

Et pourtant, “le présent, d’ordinaire, nous blesse”. C’est cela qui nous déporte toujours en avant de notre existence, plus tard, où nous vivrons vraiment. 

C’est l’orientation même de notre conscience sur l’avenir, la forme propre de notre existence : ouverts par devant, éventrés par le futur, la vie est une hémorragie que ne viendra jamais cautériser que la mort.
C’est cela, être humain.

Ce n’est pas un défaut de volonté, qu’un peu de musculation philosophique suffirait à corriger comme le pensent les tri-athlètes stoïciens, occupés à soulever la fonte physique, logique et éthique dont la combinaison leur façonnera bientôt l’exosquelette d’Iron Men qui les mettra à l’abri de toute vicissitude.
Plutôt le dévers naturel de l’existence. 

Sur cette pente les hommes vivent, roulant opiniâtrement le fardeau du quotidien là-haut, où ils pourront être heureux et se reposer, goûter au fruit de leurs efforts, tenir entre leurs mains ce qu’ils auront gagné en sacrifiant la journée à l’action. Oubliant toujours qu’il n’est aucun plateau qui ne se change, au moment où on l’atteint, en camp de base d’une nouvelle escalade. Cette pente existentielle dont la conquête nous captive, est l’hypnose propre à notre espèce.
On appelle cela “chercher le bonheur”.

 » Tous les hommes recherchent d’être heureux. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les hommes vont à la guerre et que les autres n’y vont pas est ce même désir qui est dans tous les deux accompagné de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre. » (Pascal)

Chaque jour une nouvelle ascension, chaque jour la même qu’hier. On appelle cela le quotidien, ou la vie ordinaire. 

Pour les plus hypnotisés par l’action, “c’est la vie !”, on sera heureux demain.
Pour les plus sensibles à l’absurde, c’est un supplice, et la montagne se fait bourbier.
Pour ceux que le poids de l’éternel retour n’écrase pas, c’est la possibilité de l’éveil, car c’est là qu’on peut dissiper les illusions.

C’est là, sur la pente, qu’on peut cautériser l’hémorragie par le feu du présent. 

Pyroplastie métaphysique

Cette purification par le présent ( l’étymologie de “pur” vient de pyr, le feu) est un travail d’alchimiste zen. 

Le présent est un feu étrange,

brûlante dimension originelle de l’existence, dont nous sommes exilés. Il est souterrain : toujours là mais comme au-dessous, couvert d’un mille-feuille de strates et de couches sédimentaires. Si on parvient à l’inviter à la surface – par exemple dans la méditation-, il dévaste les fantasmes de l’imagination, le réseau des interprétations, le tissu mental de nos discours. Sa présence annihile la tyrannie du futur, celle de l’action et des projets. La toile d’araignée du sens, dans laquelle nous tissons notre existence, se consume en révélant ce qu’elle dissimule : la présence pure du corps-esprit, l’ici et maintenant. 

Ce feu étrange brûle toutes les illusions, et laisse indemne ce qui existe :  il opère une combustion métaphysique.

C’est ce feu que j’aimerais domestiquer, et inviter à demeurer dans mon foyer, car il est aussi doux avec la vie, qu’il est impitoyable avec ses contrefaçons. 

Le présent est difficile à découvrir et à nourrir, la plupart du temps dilué par nos pensées et notre inattention, négligé. 
Il ne nous intéresse pas suffisamment pour que nous sachions nous en tenir à lui, mais nous le supportons, – il n’y a pas le choix – , par l’échafaudage de nos projets, par l’avenir qui, lui, nous intéresse.
Il manque d’intensité, parce que son étoffe est celle de la répétition, qui la plupart du temps insensibilise.
Il manque de densité existentielle car il ne produit aucune œuvre et s’abîme seulement en lui-même – on appelle cela le travail domestique. 
Il semble bien difficile de trouver de la valeur à ce qui doit être chaque jour silencieusement recommencé, pour quoi on ne gagne aucune reconnaissance, et que le luxe consisterait à pouvoir déléguer à une employée de maison. 

Alors nous roulons notre tâche sur la montagne du quotidien, et demain nous recommencerons. 
Rangement, cuisine, lessive, vaisselle, ménage, soin aux enfants. Demain, encore et pour toujours : le supplice de la vie quotidienne. 

( Il existe, pour les plus privilégiés seulement, un plateau sur lequel on pourra laisser son rocher quelque temps : on appelle ça le Club Med. Car à l’exception du All inclusive, les vacances restent prises dans les mêmes exigences domestiques, il faut bien faire les courses et préparer la salade, dans une cuisine étrangère et mal équipée, qui plus est ! )

Quelles sont les alternatives ?

  • Déléguer les tâches domestiques, en fonction du sexe selon la méthode multimillénairement éprouvée du patriarcat, ou plus bourgeoisement en fonction de la classe sociale. 
  • Partager équitablement les tâches domestiques – idéalement en fonction de ce que chacun déteste le moins faire et accepter l’inévitable : il faut bien s’aliéner quelques heures par jour, et recommencer demain. On vivra ce soir, en regardant la tv ou en lisant un livre. Entre le Charybde de l’activité professionnelle et le Scylla de l’activité domestique, il ne reste qu’à braconner sur le sommeil de quoi se sentir vivre pour soi. 

A chaque fois, le même présupposé, la même évidence qu’on n’interroge pas : le quotidien, c’est à dire l’activité domestique est une aliénation. La vie est ailleurs. 

Mais je crois qu’il y a un malentendu à ce sujet :  ce n’est pas une aliénation, c’est une école. (Dieu sait que mon métier de prof me fait savoir que l’élève confond spontanément les deux !)

Est-on capable d’envisager que la vraie vie soit aussi ici ? Dans ce qu’on s’imagine le plus aliénant, le moins épanouissant ?

Il faudrait commencer par nettoyer quelques préjugés tenaces, en premier lieu concernant la supériorité de l’action sur la contemplation, autant que celle de la production sur le loisir.

Il me semble que c’est le défaut d’assiette intérieure comme la soumission au regard et à l’évaluation d’autrui qui nous mènent à surestimer ce qui se voit, ce qui transforme le monde, ce qui se fait dans le monde, au détriment d’une juste prise en considération de la vie intérieure. 

On ajoutera toutes les causes auxiliaires historiques et philosophiques qu’on voudra : l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, le virilisme, l’hégéliano-marxisme, le piège du consumérisme moderne et le palais des glaces des réseaux sociaux… Tout cela conduit aux mêmes évidences : la dignité de l’homme réside dans sa capacité à dominer le monde, à s’ériger par le travail qu’il accomplit, à abattre courageusement la besogne quotidienne qui construira sa réussite, à mériter par son activité, à être récompensé pour elle – mais la condition de cette réussite est évidemment qu’elle soit visible par les autres, manifeste et éclatante, c’est donc son extériorité.

Le travail domestique est dans l’ensemble invisible, silencieux, solitaire et déconsidéré. 

Les femmes occidentales ont lutté pour s’en libérer et devenir, enfin, des hommes comme les autres. Je ne crois pas qu’il faille remettre les femmes au fourneau, harmoniser leur nature profonde de créatures vouées au soin et leur place sociale – la maison. Je crois plutôt que toute l’humanité, par delà la distinction des genres, devrait se mettre à l’école domestique – dans le bouddhisme zen, on appelle cela  » samu »

C’est là qu’on peut vivre le présent, c’est là qu’est la vie.

Comme toutes les écoles, elle n’est pas toujours agréable, parce qu’elle nécessite une discipline, mais on y apprend, et in fine, c’est l’émancipation qui s’y gagne. 

On y apprend à reposer en soi, bercé dans la paume de l’activité qu’on pratique, occupé à bien faire, absorbé dans l’ici et maintenant du geste exact. Toutes choses bien différentes de l’agitation qu’on déploie afin de convaincre ceux qui nous regardent que nous méritons leur approbation, que nous sommes bien productifs et utiles. 

On y apprend la noblesse égale de toutes les activités, tant qu’elles sont éclairées par la grâce de notre attention soutenue, de la “pleine conscience”, comme beaucoup aiment dire. Toutes choses bien différentes de la hiérarchie habituelle qui valorise l’exercice du pouvoir, l’argent qu’on fait et méprise tout ce qui ne produit ni l’un ni l’autre.

On y apprend la vulnérabilité de l’existence, qui nécessite des soins continuels pour se maintenir. Cela concerne les hommes, les animaux, les plantes et les choses. 

On y apprend essentiellement le soin, donc, l’inverse de la négligence. Le soin est cet alliage précieux d’amour et de service, cet effacement de soi dans le flux de l’interdépendance. On y risque gros : disparaître – à moins que ce ne soit là ce qu’il y a à gagner de plus haut. L’aliénation et la libération ne se distinguent pas tant qu’on croit.

C’est une forme d’amour très décriée, le soin, parce qu’elle soustrait à l’égoïsme naturel, et ronge jusqu’à l’épuisement ceux qui s’attachent à eux. Il faut pratiquement une forme de sainteté pour pouvoir s’y épanouir, une dissolution de la clôture égoïque spontanée, de la différence entre les autres et nous, entre le monde et nous. 

Le soin a quelque chose de surhumain, qui use l’ego. On s’oublie, quand on soigne. On en mesure bien le danger, comme le potentiel mystique…

C’est bien pourquoi on a besoin d’une école ! Que le soin soit la pratique suprême ne se décrète pas, cela s’éprouve, cela s’accepte lentement, cela se dévoile, par le feu du présent, sur les ruines de la hiérarchie mondaine, dont l’inversion des valeurs la place au plus bas.

Son inscription dans le quotidien le plus ordinaire nous purge de nos désirs de grandeur.
Son invisibilité nous guérit de la soumission au regard des autres.
Sa répétition nous fait entrer dans le temps véritable, c’est-à-dire dans le présent, dont nous éprouvons l’étoffe vivante : rituels et variations, phases et cycles. 
L’amour que l’on peut y pratiquer nous guérit de la famine du sens et de la maladie de l’absurde.

Où est-elle, cette école, sinon, là où Sisyphe vit, sur la pente ordinaire du quotidien où chaque jour tout recommence, insensiblement différent ? 

Je suis un Sisyphe heureux de prendre chaque jour sa leçon, même si parfois je suis cancre et ingrate, même si souvent je comprends mal,  si je me rebelle, ou si je refuse de pratiquer mes exercices. 
Je suis un Sisyphe délivré du vœu d’aboutir, préoccupé seulement d’aimer du mieux qu’il peut : soi-même et les autres, les choses et le passage du temps.
Je suis un Sisyphe échappé du supplice de l’absurde et réfugié dans dans le cosmos – qui signifie univers, ordre, cycle et beauté. Un Sisyphe qui n’a pas quitté sa montagne, pourtant, et pour lequel rien n’a changé, vu de l’extérieur.

Imaginez, un Sisyphe heureux…

Da Capo !

Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans des temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. 
C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver. 
Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir, et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. » 

Pascal, Pensées (Lafuma 47)

1 réflexion sur « Sisyphe’s Bliss – sur la répétition »

  1. Ah ah, je le sentais arriver ce cher Sisyphe, compagnon indissociable d’un quotidien absurde!
    En ce qui me concerne, un des rares mythe que j’ai conservé en mémoire et souvent revisité en le réactualisant à chaque fois à l’aune de mon jour à jour personnel.
    Et là, ploum! voici que débarque sur mon écran du soir un Sisyphe heureux d’avoir découvert qu’ici et maintenant, aliénation et libération ne se distinguaient pas autant qu’il l’avait crû jusque là.
    CQFD!
    Je partage sa joie avec une jubilation certaine…

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