Pascal n’est pas un philosophe – c’est lui qui le dit. Il hait l’orgueil philosophique de ceux qui croient pouvoir se sauver par la raison, qui ne conçoivent pas de bornes à son empire et s’enivrent des sommets intellectuels qu’ils escaladent à la lumière de leur lampe de bureau.
Et Pascal n’est pas zen non plus – selon aucune des acceptions du terme.
Pourtant la comète pascale a souvent frôlé le zen de si près que des étincelles ont jailli, au coeur des espaces infinis et effrayants du jansénisme.

« Rester en repos »
“ Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.”
Comment faire plus zen ? Comment autant passer à côté du zen ?
Il faut prendre cette phrase, l’une des clés de l’anthropologie, voire de la métaphysique pascalienne, au pied de la lettre. Tout, absolument tout le malheur des hommes s’origine en une seule cause : les hommes ne savent pas demeurer en repos dans une chambre. Pouvoir faire une telle chose serait pouvoir s’auto-suffire, trouver l’achèvement en soi, or les hommes ne s’autosuffisent pas, parce qu’Adam a péché et que la condition humaine consécutive à ce péché est irrémédiablement misérable.
Les hommes sont malheureux, car le repos en soi leur est interdit. Leur nature misérable ne laisse de les déporter vers le monde, vers l’extérieur où ils cherchent le repos dans la satisfaction des aspirations que leur folle imagination peint dans le vide.
“Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective et qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près.”

Le bouddhisme partage le constat pascalien, mais quoique la vie soit souffrance en son fond, insatisfaction, dukha, l’homme n’y est pas fondamentalement taré par le péché, et notre nature n’est pas misérable. Dès lors il devient envisageable de se libérer de cette souffrance, d’y remédier, et in fine, de trouver la paix. Or, comment pratiquer une vie authentique, retrouver notre nature pleine et originelle ? En s’asseyant, simplement. Demeurer en repos dans une chambre.
Chez Pascal cette expérience ouvre sur le vide, immédiatement. Et parce que mieux qu’aucun occidental il a compris la nature métaphysique de ce vide, qu’il a appelé “ennui”, Pascal en a fait le fond authentique de l’existence.
Il est fascinant que de constater combien son expérience du vide est proche de celle à laquelle nous expose la méditation zen, combien Pascal a su voir que c’était là l’essentiel qui se jouait, et combien cette expérience lui a été insupportable.

L’ennui est une expérience du vide : le vide de divertissement. Dans l’ennui, tout ce qui habituellement nous occupe et nous divertit, nos affaires, histoires de coeur, projets et voyages, tout cela se trouve brutalement éclairé à la lumière crue de la vanité de toutes choses. A quoi bon ? Nos affaires nous apparaissent bien vaines, incapables de plus motiver notre intérêt, et en réalité, c’est bien cet intérêt qui était illusoire. L’ennui dévoile la vérité : la vanité des choses, de nos affaires humaines, de nos petits projets et de nos grands sentiments. Tout cela n’est rien.
Et que sentons-nous dans ce vide de l’ennui ? Le présent. Quand on débarrasse l’existence de l’encombrement du divertissement, seul capable de nous permettre d’ignorer la vanité radicale, c’est le présent qu’on découvre, dont on perçoit dans l’ennui le goutte à goutte insupportable. L’ennui est un face à face avec le présent, qui se révèle marécageux et sans fond. L’ennui peut nous faire cesser d’accorder foi à ce que nous croyons pourtant le reste du temps : que le temps passe. Dans l’ennui, le temps atteint l’absolu, et cet absolu est un enfer. Le temps ne passe plus, le présent stagne, éternel, l’existence s’étend comme une grève infinie, froide et triste.
Dans l’ennui, notre existence se recroqueville, prise dans la toile hideuse de l’absurdité, accablée par son insignifiance, et s’il doit durer vraiment, nul doute que la tentation suicidaire fera entendre son chant de sirène.

La méditation est une expérience du vide : le vide du divertissement. Tout ce qui nous occupe, nous préoccupe, nous tient à l’extérieur de nous-mêmes à longueur de journée, tout cela nous le laissons autant que possible à la porte du dojo. La méditation est elle-même une activité vide, parce qu’elle se pratique “sans esprit de profit”, gratuitement, pour rien, surtout pour rien. C’est seulement s’asseoir, or s’asseoir avec en tête quelque bénéfice, s’asssoir en visant autre chose que s’asseoir, faire de zazen un moyen pour quelque fin que ce soit, ce n’est pas simplement s’asseoir et ce n’est pas zazen. Mais à condition qu’on s’assoie seulement, la vérité se dévoile : la douceur de la vanité, la légèreté de l’impermanence, la libération de la prison du petit ego.
Et que sentons-nous dans ce vide de zazen ? Le présent. En laissant passer sans nous y attacher nos ses préoccupations habituelles, nous entrons dans un autre régime de conscience. Cet autre régime, c’est celui de la présence. C’est faire l’expérience du présent comme il existe pour nous, et ce que nous sommes, c’est l’unité fantastique de diverses choses : un esprit et un coeur, un corps et une conscience. La méditation fond cet agrégat dans le creuset de la concentration sur la respiration, et l’ensemble harmonisé qui en sourd est pure présence. Le présent s’étale jusqu’à l’éternité, et l’existence s’étend comme une grève infinie, lumineuse et paisible.

Je pense donc j’essuie. Zazen est la fin de l’attente, la fin de la quête, la fin du moi.
Qu’on pourrait aussi écrire faim. C’est la fin de la faim ou le fin du fin.
En pratiquant zazen, on rencontre tout, y compris l’ennui, cette merveilleuse chose.
Quand je pense, je ne suis pas. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut se comporter dans la vie sans aucune reflexion mais en en ayant fini, autant que possible, avec les reflections de notre esprit, notre miroir aux cent mille reflets. Les bonos, nos infinies créations se dissolvent dans l’assise.
Je m’assois donc je suis. Je suis le mouvement, mais cette fois-ci, on parle du mouvement cosmique. Je le suis et je le suis, de tout temps et à jamais, puisque ce fameux « Je » nait à chaque instant de son jeu.
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