Brèves de zen 1/4 : PRATIQUE DE ZAZEN

Pendant que je participai à une sesshin (retraite) au temple zen de la Gendronnière, un Socrate japonais est passé parmi les pratiquants, équipé d’une caméra, en demandant si nous voulions bien répondre d’un mot, ou d’une courte phrase, à la question  » Qu’est ce que le zen, pour vous ? »

Cette question s’est aussitôt installée dans mes pensées comme un gros chat sur le clavier d’ordinateur où l’on travaille, et a produit dans les jours qui ont suivi une drôle de maïeutique. En voici le résultat : quelques « brèves de zen » (© Charles Heroult), organisées autour de quatre thèmes : dans cet article, vous trouverez les brèves autour de la pratique de zazen.

Dans les articles suivants, viendront :
Ombre et lumière du zazen, consacré à la manière dont la pratique éclaire le sujet et son psychisme.
Élever l’homme, autour du thème de la dignité qu’on trouve en zazen.
le salut zen, quelques brèves sur la profondeur métaphysique et sautériologique.

Tout cela est sans prétention : je n’invente rien, ne découvre rien, et n’innove certainement pas. J’ai seulement envie de partager la manière dont les sens papillonnent et se condensent les uns dans les autres, dans des formules qu’il me plaît de travailler et de sculpter, pour le plaisir et le goût du jeu. Si besoin était, une explication est à lire en dessous !

PRATIQUE DE ZAZEN

ZAZEN, C’EST LA TECTONIQUE DU SILENCE.


ZAZEN, C’EST (SE) CAMPER AU PIED DU MUR.


ZAZEN EST SANS GRAVITE.


ZAZEN, C’EST ETRE SAUVE PAR LE GONG.


ZAZEN, C’EST TRÔNER AU FOND DU ROYAUME VIDE.


ZAZEN, C’EST REPOSER DANS LA DISCIPLINE.


ZAZEN, C’EST LE SAC DE L’ARMÉE DES COURANTS D’AIR.


ZAZEN, C’EST ETRE UN POISSON DANS L’EAU.

ZAZEN, C’EST LA TECTONIQUE DU SILENCE.

Zazen, c’est le silence. Un silence extérieur qui s’établit, tout de chants d’oiseaux et de vent dans les arbres, qui se répand en un silence intérieur, celui d’une mer d’huile de la pensée.
En réalité souvent, on oublie d’écouter le silence extérieur, et celui intérieur est constamment dérangé par de bruyantes pensées, qui s’installent sans gène pendant qu’on décide de porter notre attention sur la respiration, et interrompent avec grossièreté notre patient recueil de l’attention.
Peu importe : le vacarme intérieur ne peut que refluer, ne serait-ce que de temps en temps, et découvre alors de larges grèves, où l’on peut demeurer.


Le silence n’est pas anodin : on ne peut impunément le laisser s’étendre. Même si en surface rien ne bouge que le vol paresseux des mouettes, le silence amorce toujours en profondeur des mouvements tectoniques, dont on ne sent pas immédiatement les effets, mais qui couvent comme un tremblement de terre et porteront des fruits de la dimension d’un séisme. Des pans entiers de notre personnalité, de notre histoire et de nos aspirations entrent silencieusement en mouvement, et comme d’immenses plaques tectoniques sur lesquelles notre ego s’est imprudemment édifié, s’apprêtent à se heurter, à frotter les unes contre les autres, à creuser des failles de plusieurs kilomètres de profondeurs, et des sommets bientôt enneigés.

ZAZEN, C’EST (SE) CAMPER AU PIED DU MUR.

Zazen se pratique face à un mur. C’est face à une falaise que Bodidharma a médité plusieurs années, et le zéniste ne cherche pas pendant zazen à s’asseoir face à un beau paysage pour contempler les merveilles de la nature.

C’est au pied du mur que s’établit le pratiquant, et cette installation est celle d’un camp de base, à partir duquel il part en expédition. Ce camp de base est la posture : celle-ci érigée, le voyage peut commencer. Le mur est celui qui enseigne, pour peu que l’on soit suffisamment bien campé pour recevoir pareille leçon. Il faut être humble et courageux, pour s’asseoir face au mur. Il faut vouloir cesser de tergiverser, de divaguer de papillon en papillon, et choisir le mur (#GOT). S’asseoir face au mur, c’est cesser de s’éviter et s’acculer soi-même. C’est s’asseoir là où l’on ne peut plus reculer.

Le pratiquant établi son camp sous la protection du mur pour le laisser enseigner.
Mais il est aussi celui qui se campe face au mur : celui qui, assis, se lève enfin et fait face, tête nue et sans autre attirail que sa posture, résolu, digne, paisible et confiant.

ZAZEN EST SANS GRAVITE

L’esprit de sérieux est la maladie tragique. Et quoique zazen soit la chose la plus importante au monde, zazen se pratique sans cette gravité, sans cet esprit de sérieux par lequel chacun se donne plus d’importance et de poids qu’il n’en a. L’esprit de sérieux, la gravité à propos de soi consiste à s’illusionner sur soi, à se donner un poids et une importance qu’on a pas, c’est une expression particulièrement désagréable de l’ego, cette grenouille qui voudrait se faire bœuf.

Mais Zazen nécessite aussi de recréer une gravité à l’intérieur de soi. La posture recommande au souffle de descendre enfoncer les viscères, aux organes de tomber vers le sol, au genoux de s’enraciner. Tout de silence et de lumière, Zazen est sans gravité propre, ce pourquoi on la recrée, afin que la posture puisse unir le Ciel et la Terre, l’homme et sa propre nature. Zazen est sans gravité, mais au moment où les pouces se rejoignent, se crée la gravité propre de chaque zéniste, le poids exact et authentique de son existence.

Enfin, zazen est sans gravité, mais non sans conséquence. Il nous apprend la légèreté des phénomènes, que rien n’est grave car rien ne dure et que le poids dont on se charge peut être laissé sur le bord du chemin. Zazen n’est pas grave et il n’est pas sérieux : c’est un jeu. C’est le jeu de dieux, légers et créateurs de leur propre gravité.

ZAZEN, C’EST ETRE SAUVE PAR LE GONG.

La première partie du zazen est ryhtmée par un coup de cloche, le bonshō, qui résonne toutes les deux minutes trente. On pourrait penser que ce coup de gong est une perturbation mal venue, qui empêche de s’enfoncer profondément dans la méditation, en nous ramenant toujours à la surface. C’est en effet un peu cela qui se passe. Dans la haute mer de zazen, quand on commence à s’enfoncer, le bonshō vient comme un Terre-Neuve nous tirer la tête hors de l’eau et nous ramener vers la rive de l’ici et du maintenant.

C’est que zazen n’est pas se perdre dans ses pensées, mais les clarifier par l’action d’une conscience qui se fait miroir, ce qui ne peut s’effectuer qu’ici et maintenant. Le coup de bonshō nous invite à revenir ici et maintenant, nous rappelle à nous-mêmes, ramène l’esprit au corps et la pensée à la respiration. Le coup de bonshō, permet à la conscience de renaître à soi, au lieu de s’absenter. C’est le présent du corps-esprit qui éclot à chaque coup qui retentit.

Chaque coup de bonshō est un éveil, un satori. A chaque coup de bonshō, on s’éveille à ses pensées : on peut les observer, regarder celle qui était en train de nous séduire, à la suite de laquelle on commençait à se perdre. On a alors l’occasion de la lâcher, comme on ouvre la main pour laisser tomber l’objet qu’on tenait. On retourne ensuite s’installer au centre du monde : ici et maintenant.

A chaque coup de bonshō on s’éveille, à chaque coup de bonshō on est sauvé.

ZAZEN, C’EST TRÔNER AU FOND DU ROYAUME VIDE.

Zazen est une pratique de l’espace intérieur. C’est un désencombrement radical qui nous ouvre à l’espace originaire, « toujours déjà » là. En zazen, on se dépossède : de soi, de son apparences, de ses pensées, on lâche tout ce qu’on peut lâcher, on détend, on dénoue, on se dénude jusqu’à la transparence.

Pourtant, ce dénuement ne fait pas de nous des misérables, bien au contraire y trouve-t-on une richesse infinie, de celles qu’un roi ne saurait rêver. La richesse, c’est l’abondance de ce qui est précieux. Or ce qui est véritablement précieux c’est l’ici et maintenant, et c’est cela que zazen donne.

Zazen est une main de Midas.

Le zafu est le trône où l’on siège. La posture est dignité. Par elle nous nous éveillons à notre propre souveraineté et on se découvre héritier légitime de ce royaume du dessous qu’on ne soupçonnait pas, riche à profusion, centre tranquille du monde, assis au fond du lac des apparences.

ZAZEN, C’EST REPOSER DANS LA DISCIPLINE

« Faire zazen, c’est entrer dans son cercueil« , disait Maître Taisen Deshimaru. Zazen, c’est apprendre le repos : apprendre à reposer en soi. Non pas se reposer, par opposition à s’activer, mais reposer en soi par opposition à se dissiper, se disperser.

Ce repos, c’est le fait de demeurer en soi, mushotoku, sans l’esprit de profit qui nous déporte toujours à l’extérieur. Ce repos là s’apprend et se pratique, il est à lui-même sa propre fin : il est une discipline.

Seule une discipline résolue permet d’enraciner ce repos. La discipline est une bienveillance envers soi-même, quoiqu’elle ait l’air d’être l’inverse. Elle semble tyranniser, quand elle ne fait que rectifier et cultiver. Elle semble extérieure, alors qu’elle n’a de sens que comme expression pratique de l’axe intérieur. Son autorité ne fait pas de nous des esclaves mais des maîtres.

Elle semble n’être que le moyen par lequel on atteindra une fin donnée, qu’on sera soulagé et fier de pouvoir enfin abandonner, et on se languit du temps où l’on pourra relâcher cette discipline. En réalité, elle n’a de sens que dans une volonté sereine de la voir devenir permanente, devenir notre vie, parce qu’elle n’est pas ce qui nous en prive mais ce qui nous la donne. 

La discipline s’oppose au laisser-aller et nous établit dans l’effort juste, celui-là qui nous convient aujourd’hui et qu’il faudra moduler différemment demain. Elle concentre l’énergie, établit fermement et fait du temps un ami.

ZAZEN, C’EST LE SAC DE L’ARMÉE DES COURANTS D’AIR.

Zazen dévaste. Tout ce que l’on a édifié, toute la ville composite que nous sommes. Les monuments souvent arpentés que sont les souvenirs, les routes et raccourcis que forment nos habitudes, les places où nous jouons nos personnages, les coupe-gorges où nous ne nous aventurons pas.

Notre identité est de couches superposées et de perpétuelle reconfiguration, comme le palimpseste d’une ville millénaire, qui réinterprète et oublie, détruit et reconstruit, toujours identique, toujours changeante.

Notre identité est un édifice aussi stable que Rome : un empire indestructible, évident, éternel.

Mais zazen, c’est l’armée des courants d’air, et le vide qu’il ouvre en nous forme un appel d’air qui dévaste de l’intérieur. Notre identité, pour stable et évidente qu’elle soit, nos souvenirs, pour réels qu’ils soient, nos aspirations, nos désirs, pour clairs qu’ils soient, sont des châteaux de carte, et nous ne sommes pas des villes immortelles.

Nous sommes un agrégat d’éléments sans substance et notre beauté est celle de l’éphémère.

ZAZEN, C’EST ETRE UN POISSON DANS L’EAU

Zazen est un état où l’on se sent bien, à notre place, car c’est notre état naturel. Dans cette posture, notre nature véritable se dégage et s’épanouit, comme le lotus, qui symbolise cela. Cela fait monter au cœur une joie légère et aux lèvres un demi-sourire.

Ce qui permet cela, c’est une certaine manière de se tenir immobile, en repos, en laissant l’activité mentale et discursive glisser sans fin, sans lui donner prise ou prendre partie. Les pensées glissent les unes dans les autres et forment un vaste courant, au cœur duquel on s’établit sans se laisser entraîner.

Tout s’écoule.
Le flux est notre milieu, zazen en est le belvédère intérieur.

Nous sommes ces gros poissons qu’on voit immobiles au fond des rivières. Le courant ne les emporte pas, mais glisse autour d’eux. Ils maintiennent leur immobilité imperturbable par une posture économique et tranquille.

Ils ne sont pas extérieurs au courant.

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